Louise Iseult-Paradis
Anthropologue, département d’anthropologie, Université de Montréal
(1979)
“L’archéologie,
pourquoi, comment?”

 


Table des matières



Introduction

1. Définition et spécificité de l'archéologie
2. Principales étapes du développement de la discipline
3. Une esquisse de la préhistoire des sociétés

Le Pléistocène : sociétés prédatrices
Le post-pléistocène : sociétés productrices
Bilan

4. Pratique de l'archéologie

Demander - observer - décrire
Analyser, associer, interpréter, répondre
Teotihuacán

Figure 4.1 Teotihuacán : pyramide du soleil et avenue des Morts.
Figure 4.2 Carte de Teotihuacan. Tiré de Urbanization at Teoti-
huacan, Mexico, v. 1, The Teotihuacan Map, 1973 by
René Millon, tous droits réservés.
Figure 4.3 Teotihuacán : pyramide de la lune.
Figure 4.4 Teotihuacán : résidences près de la pyramide du soleil.
Figure 4.5 Teotihuacan : masques et figurines de pierre. (American
Museum of Natural History).

Conclusion
Bibliographie

Introduction

L'homme s'est partout et toujours interrogé sur lui-même, sur son
origine et sur sa relation à l'univers. En fait, objectiver et conceptuali-
ser la réalité, à travers les symboles du langage, distinguent l'espèce
humaine du reste du monde vivant. Toute société possède son propre
système d'explication de la réalité, qui trouve son expression dans la
mythologie, la religion, la philosophie, la science, etc.

L'archéologie se range parmi ces disciplines qui cherchent à expli-
quer le phénomène humain, son unité et sa diversité. Sa perspective
est diachronique autant que synchronique et ce sont des réponses
« scientifiques » qu'elle entend apporter à son enquête.

Dans ce texte, j'aimerais introduire le lecteur à ce qu'est l'archéolo-
gie. Dans un premier temps, j'examinerai le caractère spécifique de cette discipline. Ensuite, à travers l'historique de son développement
comme science et une esquisse de son apport à la connaissance des
sociétés préhistoriques, je tenterai d'illustrer le cheminement théorique
qu'a parcouru cette jeune discipline. Mon examen portera enfin sur la
pratique même de l'archéologie ; la description d'un site archéologique
complétera cette courte introduction à l'archéologie.

Par rapport à la totalité de la culture étudiée, les données dont dis-
pose l'archéologue se limitent donc, presque exclusivement, à des té-
moins matériels d'activités. A ce niveau même, l'information que li-
vrent les vestiges rencontrés au cours de reconnaissances ou d'excava-
tions est variable et fragmentaire. Seuls certains éléments de l'inven-
taire culturel parviennent jusqu'à nous. La pierre taillée (outils et
structures) et la céramique sont sûrement les matériaux les plus résis-
tants aux temps et aux agents naturels ; ils constituent, de ce fait, les
indices les plus fiables et les plus communément étudiés par l'archéo-
logue. Dans de bonnes conditions de préservation, telles que dans des
milieux arides ou dans des sols anaérobies 1 il arrive que d'autres ca-
tégories de vestiges soient conservées : bois, cuir, fibres végétales,
tissus, vannerie, graines et ossements. Compte tenu de ces restrictions,
c'est à partir de ces indices, de leur signification propre et des associa-
tions entre eux que l'archéologie reconstruit l'histoire des sociétés,
qu'elle tente d'expliquer les causes des adaptations culturelles et les
mécanismes selon lesquels elles opèrent. À cette fin, elle a mis au
point un ensemble d'outils techniques et méthodologiques, ce qui,
d'ailleurs, la distingue le mieux des autres disciplines. J'y reviendrai
lorsqu'il sera question de la pratique de l'archéologie.

Au point de vue terminologique, une remarque s'impose ici. A
l'origine, le terme « archéologie » ne faisait référence qu'à l'ensemble
de techniques développées par la discipline. Dans la tradition améri-
caine toutefois, et j'adopte ici cette définition, ce terme recouvre au-
tant l'aspect théorique que technique de la discipline et comprend
l'étude des sociétés, de leur histoire et de leur évolution, par le biais
des indices matériels de leur comportement. C'est pourquoi l'on parle
d'archéologie préhistorique, d'archéologie historique, d'archéologie
industrielle, etc.

En second lieu, l'archéologie s'inscrit dans une dimension tempo-
relle déterminée. De par son objet même d'étude, cette discipline cou-
vre toute la préhistoire et l'histoire des sociétés. Elle détient la respon-
sabilité exclusive de l'étude de la préhistoire, c'est-à-dire des sociétés antérieures à l'apparition de l'écriture. Néanmoins, elle contribue de
plus en plus aujourd'hui à la connaissance des sociétés historiques et
modernes.

L'archéologie n'est pas la seule discipline à toucher aux problèmes
d'origine et de développement des sociétés humaines. Des sciences
comme la géologie, la paléobotanique et la paléozoologie y contri-
buent également. Ces trois disciplines ont en commun d'étudier le pas-
sé lointain. de la terre et des êtres vivants. La géologie étudie les
transformations successives qu'a connues la terre depuis son origine.
Son domaine d'étude s'étend beaucoup plus loin dans le temps que
celui de l'archéologie, la formation de la terre étant estimée à environ
six milliards d'années. La paléobotanique étudie les transformations
subies par les végétaux au cours du temps à l'aide des restes végétaux
microscopiques et fossiles contenus dans les couches terrestres. Cette
discipline, relativement jeune, permet de connaître l'environnement
végétal qui existait sur terre à une époque donnée et nous donne des
indications précieuses sur le climat qui y prévalait. La paléozoologie
étudie l'évolution des différentes espèces animales à partir de leurs
restes osseux conservés sous forme fossilisée.

Ces sciences sont indispensables à l'archéologie, car elles permet-
tent de situer l'environnement physique dans lequel sont apparues et se
sont développées les premières sociétés humaines. Toutefois, l'espèce
humaine n'intervenant que récemment dans le système écologique, ces
sciences ne touchent qu'indirectement à l'étude des sociétés humaines.

À l'autre extrémité du continuum temporel, l'histoire partage avec
l'archéologie un intérêt pour l'évolution des sociétés humaines. L'his-
torien connaît le passé à travers les documents écrits, l'archéologue, à
travers les témoignages des vestiges matériels. L'histoire traite du pas-
sé récent des sociétés humaines, les documents écrits n'existant que
depuis quelques millénaires. La plus grande partie de l'histoire de
l'humanité n'a pas été écrite, le témoignage des vestiges matériels
constituant la seule preuve de son existence. C'est à l'archéologue que
revient la tâche de reconstituer le passé des sociétés humaines en étu-
diant les vestiges matériels que des conditions naturelles favorables
ont préservés. L'archéologie préhistorique étudie les vestiges matériels
laissés par la plupart des sociétés humaines, jusqu'au moment de l'in-vention de l'écriture. Elle utilise alors d'une manière exclusive le té-
moignage des vestiges matériels. On parle d'archéologie historique, ou
même industrielle, quand l'archéologue aborde l'étude de sociétés pour
lesquelles il existe des documents écrits : par exemple, les situations
de contact en Nouvelle-France et en Nouvelle-Espagne. L'archéologie
devient alors complémentaire de l'histoire bien que les perspectives
propres à ces deux disciplines soient distinctes.

Quant à la philosophie, elle analyse sensiblement les mêmes as-
pects de la réalité que l'archéologie. Elle se pose les mêmes questions
sur le phénomène humain mais utilise d'autres modèles pour tenter de
l'expliquer. Elle s'intéresse prioritairement à l'analyse des lois du fonc-
tionnement de l'esprit, mais trop souvent à partir d'une vision très eth-
nocentrique de l'univers. Ce qui la distingue surtout de l'archéologie,
c'est son objet spécifique d'étude, les idées et les concepts, qui ne sont
certes pas directement observables par l'archéologue.

Parmi tant d'autres, les disciplines mentionnées ici partagent avec
l'archéologie un intérêt pour l'étude de l'homme et de son évolution.
Elles en diffèrent cependant par leur objet spécifique d'étude, leur
orientation théorique et leurs méthodes d'approche de la réalité so-
ciale.

2.
Principales étapes du développement
de la discipline

L'archéologie est une discipline jeune. Il y a à peine plus de cent
ans, la conception de l'antiquité de l'homme qui prédominait en Eu-
rope tenait en grande partie du mythe. Elle était, en effet, fortement
marquée par l'interprétation que l'on faisait alors des dogmes chré-
tiens. L'étude des Saintes Écritures avait même permis de fixer à une
date précise - en l'an 4004 av. J.-C. - l'apparition, la création, devrais-je dire, du premier être vivant. Cela représente, à peu de chose près,
l'ensemble des renseignements qu'aurait pu comporter un manuel de
préhistoire de cette époque. L'étude du passé de l'homme commençait
à cette date et relevait davantage de l'histoire que de la préhistoire.

L'histoire du développement de l'archéologie témoigne de l'évolu-
tion rapide des idées dans cette discipline. Elle s'insère dans un cou-
rant scientifique beaucoup plus vaste, cependant, qui, tout au long de
son cheminement, en a teinté les principes et les interprétations.

C'est à partir du milieu du 19e siècle que se développent la théorie
évolutionniste et les lois géologiques d'uniformité et de superposition.
Elles créent une véritable révolution scientifique en Europe. L'évolu-
tionnisme biologique, grâce aux travaux de Darwin, dévoile le méca-
nisme qui permet d'expliquer l'histoire et la variabilité du monde vé-
gétal et animal : la sélection naturelle. En géologie, avec la loi d'uni-
formité, on rejette l'idée de catastrophisme et accepte celle de la régu-
larité dans la formation et la déposition des couches terrestres. La loi
de superposition précise l'ordre de déposition : dans une pile d'unités
de déposition dans laquelle le haut et le bas peuvent être identifiés,
l'ordre de succession de bas en haut donne l'ordre de déposition. C'est
au sein de ce courant scientifique que l'anthropologie et l'archéologie
moderne ont fait leurs premières armes. Pour l'anthropologie, c'est la
grande époque de l'évolutionnisme culturel, qui explique l'évolution
culturelle par le passage des sociétés par des stades successifs de dé-
veloppement (barbarie, sauvagerie et civilisation). Pour l'archéologie
préhistorique, c'est la possibilité de se mettre en quête de la véritable
antiquité de l'espèce humaine et de trouver des traces de stades anté-
rieurs de développement culturel. Les lois géologiques d'uniformité et
de superposition lui permettent de valider ses trouvailles.

Au début du 20e siècle, en réaction contre le manque de données
empiriques appuyant les énoncés des théories évolutionnistes et contre
la rigidité de ces théories, les préhistoriens s'engagent dans une pé-
riode d'intense exploration archéologique. Ils s'appliquent à découvrir
des sites, à faire des classifications, à élaborer des typologies et à éta-
blir des séquences chronologiques. Les techniques de classification se développent et l'avènement de la datation au radiocarbone (1950) 2
couronne cette période durant laquelle la forme, le temps et l'espace
constituent les thèmes centraux de la recherche archéologique. Des
sites préhistoriques sont identifiés sur presque tous les continents : on
en connaît la date, la distribution géographique et le contenu. Migra-
tion et diffusion deviennent les mécanismes explicatifs de l'histoire
culturelle. Cette tendance théorique est la conséquence directe de
l'orientation qu'a prise la recherche anthropologique et archéologique
de cette époque. À partir de la masse de données archéologiques et
anthropologiques recueillie, on établit de véritables cartes de distribu-
tion de traits culturels à travers le monde. Les sociétés sont perçues
comme des ensembles de traits culturels. Le degré de similarité ou de
différence entre ces cultures est mesuré à partir du nombre de traits
partagés. Il n'y avait qu'un pas à faire pour passer de la description à
l'explication et on l'a franchi : tout pouvait et devait s'expliquer par la
diffusion ou la migration.

Ces approches méthodologiques et théoriques créent beaucoup
d'insatisfaction parmi les chercheurs. Tout comme en anthropologie
où, après une période d'intense cueillette de données, on tente de les
expliquer, l'archéologie se tourne vers l'interprétation, vers la compré-
hension des dynamismes sociaux. On veut savoir comment et pour-
quoi - et non plus seulement quand et où - sont apparues la production
alimentaire, les villes, l'écriture, les formes d'organisation sociale et
politique, etc. Jusque-là indices de changement chronologique, les té-
moins archéologiques se voient attribués une nouvelle fonction, soit
celle de servir d'indices de comportements sociaux. Cette tendance
entraîne un réaménagement, tant aux niveaux de la pratique que de la
théorie archéologique. L'archéologie entre dans l'ère de la multidisci-
plinarité ; elle sollicite l'aide de disciplines connexes pour combler ses
lacunes au niveau de la cueillette des données et de leur interprétation.
Des palynologues 3, des zoologues, des géologues, des pédologues 4, des climatologues 5, et j'en passe, sont recrutés pour faire partie des
équipes d'archéologie. L'utilisation des mathématiques et des ordina-
teurs dans le traitement des données ainsi que de la chimie et de la
physique dans la datation des vestiges et l'identification des sources de
matières premières constituent des exemples importants de cette col-
laboration de diverses disciplines à l'archéologie. Au plan théorique
enfin, pour expliquer certains phénomènes sociaux, l'archéologie fait
appel à des modèles empruntés à d'autres disciplines, notamment à
l'analyse locationnelle en géographie, à la théorie des systèmes et à
des modèles écologiques.

La tendance est aujourd'hui à la spécialisation en science, et l'ar-
chéologie n'échappe pas à la règle. Ces développements récents met-
tent l'archéologie en situation de crise : il s'agit pour elle de réduire le
décalage entre les questions posées et les méthodes aujourd'hui à sa
disposition pour y répondre. Il s'agit également d'intégrer à l'archéolo-
gie les diverses contributions apportées par les autres disciplines afin
de pouvoir ainsi les rendre opératoires.

3.
Une esquisse de la préhistoire
des sociétés

L'archéologie peut se vanter d'avoir fait jaillir la lumière sur la pré-
histoire des sociétés humaines. À la question fondamentale qu'elle se
pose, soit « qu'est-ce que l'homme ? », elle est aujourd'hui en mesure
d'offrir quelques réponses.

L'origine de l'humanité remonte à plus de trois millions d'années.
Elle pourrait se résumer en un long processus d'expansion, d'adapta- tion et de diversification, tant sur le plan biologique que culturel (voir
Tableau 4.1).

Le Pléistocène :
sociétés prédatrices

C'est durant la période géologique du Pléistocène, qui s'étend d'en-
viron trois millions d'années jusqu'à 10 000 ans av. J.-C., qu'apparais-
sent les premières populations humaines. Les australopithèques, pre-
miers groupes considérés comme hominidés, occupaient les régions
tropicales et subtropicales de l'Afrique. Ils étaient constitués en petites
bandes nomades et vivaient dans des campements temporaires, se
nourrissant des produits de la chasse et de la cueillette. Leur équipe-
ment se composait d'outils rudimentaires en pierre, principalement des
galets dont ils dégageaient un ou deux éclats.

Peu à peu, de nouveaux territoires furent occupés par des popula-
tions d'hominidés ressemblant de plus en plus à l'homme moderne, et
qui s'établirent ainsi progressivement en Afrique, en Asie et en Eu-
rope. Ces populations (Homo erectus, Homo sapiens) se sont d'abord
adaptées à des environnements tropicaux et subtropicaux, puis aux
régions tempérées et enfin aux régions plus froides des zones subarc-
tiques et arctiques. Les derniers continents conquis furent l'Australie
et les Amériques : les premières traces d'occupation, par des hommes
biologiquement modernes (Homo sapiens sapiens), n'y remontent pas
à plus de 50000 ans.

Intimement liée aux transformations biologiques et à l'exploitation
de nouveaux espaces, l'évolution culturelle des populations humaines
du Pléistocène va dans le sens d'une plus grande efficacité technologi-
que et de l'accroissement de la diversité culturelle. C'est à un rythme
très lent, au cours d'une période de trois millions d'années, que s'opè-
rent ces premières adaptations.

Pendant toute cette époque, toutefois, et malgré l'accroissement de
la diversité culturelle et sociale, ces populations ont en commun un
même mode de production : ce sont des sociétés prédatrices. Par cela,
je veux dire que la subsistance est basée sur l'acquisition de ressources
végétales et animales. Que ce soit au moyen de la pêche, de la chasse,
de la cueillette ou de la trappe, ces systèmes d'acquisition ne nécessi-
tent pas de contrôle sur la production ou la reproduction de nourriture.
Il semble bien que, malgré la variété d'adaptations sociales observées,
ce mode de production n'ait pas offert les conditions propices à l'exis-
tence de sociétés étatiques ou urbaines. La limite imposée sur la di-
mension de la population qui pouvait exploiter efficacement un terri-
toire et la tendance au nomadisme que demande généralement ce
mode de production auraient sûrement été à l'encontre d'un tel déve-
loppement. L'examen des données archéologiques de l'époque du
Pléistocène permet d'inférer l'existence de bandes ou de tribus, de
groupes généralement petits à l'intérieur desquels les signes de strati-
fications sont absents ou alors liés à une organisation clanique ou
équivalente.

Le post-pléistocène :
sociétés productrices

Le Pléistocène est une période durant laquelle l'hémisphère nord
est le lieu de glaciations intenses. A la fin de cette période, un ré-
chauffement général se produit, les glaciers disparaissent et de nou-
veaux espaces ressurgissent. On ne sait pas encore dans quelle mesure
les changements climatiques et écologiques qui ont résulté de la fin
des dernières grandes glaciations ont influé sur les importants chan-
gements sociaux que l'on observe alors. Après tout, même pendant le
Pléistocène, de tels épisodes s'étaient produits. Quoi qu'il en soit, il y a
environ 10000 ans, au Proche-Orient, on a commencé à cultiver le blé
et l'orge et à domestiquer les bovins et les caprins. Quelque trois mil-
lénaires plus tard, la production du maïs, de la fève et de la courge
débutait au Mexique et dans les Andes centrales. Ce sont là les pre-
miers exemples bien documentés de la production alimentaire.
L'homme assumait dès lors un contrôle sur la production et la repro-
duction des plantes et des animaux. Les conséquences de l'adoption de
ce nouveau mode de production, bien que déterminantes, sont encore
mal comprises. Elles se révèlent tant dans le domaine de la relation de
l'homme avec son environnement (prédiction, sécurité, surplus) que
dans celui de l'organisation des relations entre individus et groupes
(sédentarité, concentration de plus grandes populations, redistribution
de surplus, inégalité sociale). Et ce seront les sociétés agricoles qui
produiront les premiers États.

À partir de ce moment, le rythme des transformations et diversifi-
cations culturelles et sociales s'accélère. La population mondiale s'ac-
croît et occupe intensivement toutes les latitudes. Des innovations
technologiques (poterie, métallurgie), de nouvelles formes sociales et
de nouveaux modes d'établissement sont inaugurés. Ainsi, on voit naî-
tre et se développer les premières civilisations et l'urbanisme au Pro-
che-Orient, en Inde, en Chine, en Mésoamérique et dans l'aire andine.
Mais toutes les sociétés ne suivent pas un même cheminement. Au contraire, elles continuent de se diversifier avec leurs lois, leurs orga-
nisations économiques et politiques, leurs langues et leurs idéologies,
leurs arts et leurs sciences. A côté des sociétés agricoles, on trouve des
sociétés de chasseurs, de pêcheurs ou de pasteurs, ou encore un mé-
lange de ces divers modes de subsistance.

Bilan

Les grandes lignes de la préhistoire humaine commencent à peine à
émerger ; de nombreuses questions restent sans réponse, ne serait-ce
qu'en ce qui a trait à la reconstitution des événements. Mais, plus en-
core, on s'interroge pour comprendre les processus qui nous ont
conduits aux formes de sociétés que l'on connaît aujourd'hui et pour
expliquer les adaptations et les choix qui se sont faits depuis trois mil-
lions d'années. Par exemple, pourquoi les gens se sont-ils mis à culti-
ver ? Pourquoi les villes et pourquoi les dieux ? Comment expliquer
que les hommes et les femmes en société soient à la fois si semblables
et pourtant si différents ? C'est à ce genre de questions et dans cette
perspective anthropologique que s'inscrit l'archéologie : connaître
l'homme à travers les témoins qui restent de son histoire et de son évo-
lution et grâce à eux.

4.
Pratique de l'archéologie

Les diverses étapes logiques de l'enquête archéologique sont pré-
sentées schématiquement au tableau 4.2. L'importance accordée à
chacune de ces étapes varie en fonction des objectifs particuliers à la
recherche en cours. Dans la pratique toutefois, l'ordre logique est ra-
rement respecté : en archéologie comme dans toute discipline scienti- fique, la méthodologie se caractérise par une succession de retours en
arrière et de remises en question.

L'archéologie a mis au point un ensemble de techniques en vue de
recueillir, d'enregistrer et d'analyser son matériel. C'est sur ce plan -
celui de la réalité qu'elle observe et des moyens qu'elle utilise pour
l'appréhender - qu'elle se distingue des autres domaines de l'anthropo-
logie. Je m'y arrêterai quelques instants.

Demander - observer - décrire

Une fois l'hypothèse énoncée, les moyens de financement de la re-
cherche assurés et les divers permis obtenus, l'archéologue se retrouve
face à son univers d'analyse. A partir de témoins fragmentaires d'acti-
vités humaines, parfois apparents au niveau du sol, parfois estimés
sous la surface terrestre ou aquatique, il tente de rassembler les pièces
du casse-tête. Au départ, il dispose de deux données, soient les té-
moins matériels de comportements sociaux et l'environnement dans
lequel ils ont été produits ou utilisés. La première tâche de l'archéolo-
gue consiste à identifier et à enregistrer ces données. C'est alors qu'il
doit mettre à profit ses qualités d'observateur minutieux, de cartogra-
phe, de photographe, de mathématicien, de géologue et de devin. L'ar-
chéologue doit, avant tout, savoir prendre des décisions rapidement et
dans plusieurs domaines simultanément. Certaines décisions, telles le
choix des techniques d'échantillonnage et le mode d'enregistrement
des données, peuvent être prises avant de commencer le travail sur le
terrain. Toutefois, la plupart des choix résulteront des conditions mê-
mes du terrain : où regarder ? où et comment fouiller ? Qu'il s'agisse
de reconnaissance en surface ou d'excavation, la cueillette et l'enregis-
trement des données doivent s'effectuer de manière consciencieuse et
systématique. Car ce sont les uniques indices accessibles à l'archéolo-
gue pour identifier et expliquer les activités et les comportements
culturels. Qui plus est, ce matériel fragile risque d'être détruit aussitôt
qu'on le retire de sa matrice. A cause d'observations négligentes ou
d'enregistrements erronés, les autres étapes de la démarche risquent
d'être invalidées. C'est pourquoi l'archéologue dresse des cartes et des quadrillages, c'est pourquoi il note la position des vestiges avec tant de
précision : il doit s'efforcer de rapporter au laboratoire une version
aussi fidèle que possible des phénomènes détectés.

Avec le temps, les vestiges archéologiques se sont déposés dans un
ordre qu'il s'agit de reconnaître. L'ordre de dépôt est établi grâce à
l'étude de la stratification et au placement des témoins culturels dans
chacune des strates identifiées. Idéalement, ce placement devrait s'ef-
fectuer aisément. Malheureusement, il arrive souvent que les strates
aient été remaniées par des facteurs naturels (érosion, glissement de
terrain, gel, lessivage) ou humains. Le but de l'excavation est d'obser-
ver comment se sont déposés et accumulés les vestiges. De plus, il
s'agit de mettre en relation, pour chaque niveau culturel, les témoins
qu'on a identifiés


Les vestiges archéologiques ne sont pas toujours enfouis, et ceux
qu'on trouve en surface, notamment les pyramides, les villes antiques
ou autres structures demandent également à être analysés avec soin,
afin d'en déterminer l'âge, le contenu, la fonction, les méthodes et, s'il
y a lieu, les étapes de construction.

L'archéologue se spécialise dans la recherche et l'interprétation
d'indices de comportements sociaux. Il doit néanmoins intégrer ceux-
ci dans le contexte naturel de leur époque, en raison de l'influence dé-
terminante que ce dernier a pu exercer sur eux. L'étude de l'environ-
nement, des sols, des animaux et des plantes - les écofacts - est aussi
nécessaire que celle des artéfacts à l'interprétation des sociétés préhis-
toriques. L'archéologue s'en remet généralement à des spécialistes
pour l'analyse de ces données. Les sols conservent, dans certaines
conditions, des vestiges de plantes, du pollen, des ossements d'ani-
maux. Ces restes, analysés par des zoologues, des botanistes et paly-
nologues peuvent nous renseigner non seulement sur la composition
de l'environnement, mais encore sur les conditions climatiques et leur
changement à travers le temps.

La contribution des pétrologues et des géologues se rapporte prin-
cipalement à l'étude de la nature des sols et de la composition des ou-
tils. Enfin, des physiciens et des chimistes aident l'archéologue à dater
de façon précise les matériaux découverts. Par exemple, les analyses
du charbon, trouvé en association avec des artéfacts, nous permettent
de dater événements et activités préhistoriques.

Une fois les données recueillies, identifiées et enregistrées, il s'agit
de les interpréter en fonction des problèmes que se pose l'archéologue.
Une série d'instruments d'analyse ont été mis au point pour lui permet-
tre d'accomplir cette tâche. En somme, comme dans tout travail scien-
tifique, il s'agit de mettre de l'ordre dans le chaos, de classifier et de
catégoriser le matériel. Il est impossible ici d'entrer dans les détails de
la typologie et de rendre compte des problèmes et querelles qu'elle
occasionne. Qu'il suffise de dire que les objectifs de la classification
en archéologie sont multiples : on classifie les artéfacts en vue de les
décrire, ou de les ordonner dans le temps ou encore de leur assigner
une fonction. Traditionnellement, les archéologues se sont appliqués à dentifier les artéfacts par catégorie (par exemple, outil, structure, cé-
ramique) et à utiliser chacune de ces catégories comme mesure de
changement dans le temps. Les techniques de classification sont au-
jourd'hui fortement remises en question. D'une part, avec l'intérêt
croissant pour la compréhension des comportements culturels, on a
tendance à opter pour une typologie fonctionnelle et pour une analyse
des relations entre les diverses catégories d'artéfacts. D'autre part, on
applique de plus en plus les mathématiques, en particulier les statisti-
ques et l'informatique, au traitement des données archéologiques, dans
le but d'expliciter les procédures utilisées et d'éliminer l'élément trop
souvent intuitif dans le choix des attributs de classification.

Analyser, associer, interpréter, répondre

L'archéologue s'est posé des questions ; il a maintenant à sa dispo-
sition un ensemble de données qui lui permettra peut-être d'y répon-
dre. Cette étape est en pratique indissociable du reste de l'enquête ar-
chéologique. Mais le chercheur est maintenant en mesure de vérifier
les hypothèses qu'il a formulées tout au long de son travail et, si elles
s'avèrent exactes, de les élaborer davantage.

Il serait vain de songer à énumérer les formes de contribution de
l'archéologie à la connaissance de l'homme et de son passé. Quitte à
être taxée de réductionniste, je me limiterai à quelques généralisa-
tions.

L'archéologie interprète les phénomènes sociaux dans leur perspec-
tive diachronique autant que synchronique. En fait, la dimension tem-
porelle la maintient dans une situation privilégiée par rapport aux au-
tres disciplines anthropologiques. C'est en termes de milliers, si ce
n'est de millions d'années, que pense l'archéologue. Alors que l'histo-
rien, le philosophe ou le sociologue des théories sociales spéculent le
plus souvent à partir d'a priori non vérifiés, l'archéologue a la possibi-
lité et même la responsabilité de documenter objectivement le chan-
gement social et culturel et d'en identifier les causes.

Mais sur quoi, de façon plus particulière, nous informe l'archéolo-
gie ? Ses renseignements portent tout d'abord sur les populations hu-
maines, sur leur histoire, leur évolution dans l'espace et dans le temps.
Elle nous apprend ainsi que les groupes vivent et se perpétuent dans
un milieu naturel qu'ils exploitent à diverses fins : les divers indices
technologiques nous informent sur la nature et l'évolution de cette re-
lation de l'homme avec son environnement. De plus, à l'intérieur de
chacun de ces groupes s'établit tout un réseau d'interactions entre les
individus de même que se produisent des interactions d'un groupe à
l'autre. Ainsi la nature des relations intra et inter-groupes nous est ré-
vélée par des indices tels les coutumes funéraires, le degré de diversité
à l'intérieur d'un site (notamment dans l'architecture), les réseaux
d'échanges établis à partir de l'examen de la distribution de certains
artéfacts, et l'iconographie.

Certains archéologues s'attachent davantage à l'étude de l'histoire
culturelle d'une localité ou d'une région. La séquence chronologique
du site permet tout d'abord d'ordonner dans le temps et dans l'espace
les témoins des activités et de déceler, à travers les changements dans
la culture matérielle, les transformations qui s'y sont produites. On
peut ensuite appliquer cette démarche à toute une région ou à un
continent. C'est ce qu'ont accompli les archéologues du début du siè-
cle. D'autres préfèrent étudier la structure interne de la société préhis-
torique, c'est-à-dire mettre en relation les divers indices de comporte-
ments décelés dans un site ; en archéologie, on qualifie cette approche
de contextuelle. Ainsi, on tente d'identifier le mode de subsistance, les
activités et les comportements sociaux à une période donnée. A un
niveau d'analyse plus général, certains archéologues se donnent pour
tâche de déceler les processus et mécanismes de changement des so-
ciétés préhistoriques. L'exemple le mieux connu est sans doute celui
de la production alimentaire où, après s'être attardé à définir, théori-
quement le plus souvent, ce mode de subsistance, on a tenté d'en iden-
tifier les premières manifestations. Puis on a ensuite voulu expliquer
l'origine du développement de l'agriculture et de l'élevage dans ces
sociétés et les formes que ces activités y ont prises. Les explications
de ces phénomènes ont varié et continuent de varier : certaines privi-
légient des facteurs climatiques, d'autres, des facteurs démographiques
comme déterminant majeur de l'adoption de ce nouveau mode de pro-
duction.

Il va sans dire que l'unanimité est loin d'exister chez les archéolo-
gues, tant au niveau théorique que méthodologique. La formation et
les tendances théoriques de chacun d'eux influencent le plus souvent
leur pratique scientifique et se traduisent par des orientations souvent
divergentes et conflictuelles. En cela, l'archéologie ne diffère en rien
des autres disciplines et serait même en excellente santé.

Teotihuacán

J'aimerais en dernier lieu illustrer mon exposé sur la pratique de
l'archéologie à l'aide d'un exemple tiré d'une société mésoaméricaine
bien connue des archéologues.

Les écrits du 16e siècle présentent Teotihuacán comme un site im-
portant où les dieux se seraient réunis pour planifier et réaliser la créa-
tion du monde. Toutefois, la découverte par les archéologues de ce
site, localisé au nord-est de la ville de Mexico, ne date que du siècle
dernier. Des pyramides ont été retrouvées sous l'accumulation de terre
qui en faisait une région de collines où on ne soupçonnait pas l'exis-
tence d'une cité. Des recherches ultérieures ont en effet permis d'iden-tifier une cité préhispanique, sans doute la plus ancienne des Améri-
ques. À son apogée, qu'on établit vers l'an 450 ap. J.-C., cette cité
s'étendait sur une superficie de 20 km2 et aurait abrité une population
de 125 000 à 200 000 habitants.

Un projet intensif de reconnaissance du site archéologique, sous la
direction de René Millon, a permis de dégager les diverses étapes de
la construction de la ville ainsi que les conceptions architecturales et
urbanistes de l'époque. La ville se divisait en quatre quadrants dont les
axes principaux étaient constitués par l'avenue des Morts où se
concentraient les édifices publics et religieux, parmi lesquels on peut
mentionner les pyramides du soleil et de la lune, la citadelle et le pa-
lais de Quetzalpapalotl. Ces axes déterminaient le tracé des rues, qui
adoptait une configuration géométrique et quadrillée similaire à celle
des villes modernes.

L'étude des maisons et des résidences a fourni, à son tour, des in-
formations sur la vie des habitants de la ville, leurs occupations et leur
organisation économique et sociale. Ainsi, les résidences présentaient
la forme de structures quadrangulaires et se composaient de nombreu-
ses pièces communiquant par des portes et des corridors et donnant
accès à une cour centrale. De plus, l'examen des concentrations d'arté-
facts a permis d'identifier, à l'intérieur de la ville, des zones de spécia-
lisation artisanale et économique : ateliers d'obsidienne (pour faire des
outils) et de céramique, de travail lapidaire et de figurines.

La carte indique l'étendue de la ville vers 600 après J-C. : environ
20 km 2. On y représente (1) les Structures partiellement ou totale-
ment excavées, surtout le long de l'avenue des Morts (axe nord-sud),
et (2) des reconstructions basées sur la reconnaissance des vestiges de
surface de structures partiellement ou totalement excavées, faites par
le Projet de Cartographie de Teotihuacán Un nombre indéterminé de
structures, dans diverses parties de la ville, ont été ensevelies sous du limon ou ont été nivelées pur fins de production agricole. Remarquez
la canalisation de la plupart des cours d'eau dans la vieille ville.

Projet de Cartographie de Teotihuacán
Directeur : René Millon
Département d'anthropologie
Université de Rochester
Rochester, New York
Subventionné par la National Science Foundation
Dessinateur ce chef : J. Armando Cerda
Principaux associés : Bruce Drewitt et George Cowgil

SIGNIFICATION DES CHIFFRES

Pyramide de la lune 1
Pyramide du soleil 2
Citadelle 3
Temple de Quetzalcoati 4
Avenue des Morts 5
Grand Ensemble 6
Avenue Ouest 7
Avoue Est 8
Barde des marchands 9
Tlamimilolpa 10
Xolalpan 11
Tepantitla 12
Murales des prêtres du maguey 13
Plaza 1 14
Maison des aigles 15
Vieille ville 16
Barrio de Oaxaca 17
Atetelco 18
La Ventilla A 19
La Ventilla B 21
La Ventilla C 21
Teopancaxco 22
Rio San Lorenzo 23
Rio San Juan 24
Réservoirs 25, 26, 27, 51

Acumulco 52

La quadrillage est orienté à environ 15?q 25' est du nord astronomi-
que.

Pyramide du Soleil : 19?q 41' 30" Lat. N. 96?q 50' 30" Long. O.

Légende de la carte détaillée

Pyramide de la lune 1
Pyramide de soleil 2
Citadelle 3
Temple de Quetzalcoatl 4
Avenue des Morts 5
Gran Ensemble 6
Rivière San Juan 24
Place de la lune 28
Palais de Quetzalpapaloti 29
Groupe 5' 30
Groupe 5 31
Ensemble Xala 32
Édifice du autels 33
Temple de l'agriculture 34
Murales des animaux mythologiques 35
Murale du puma 36
Place des colonnes 37
Exploration de 1895 38
Palais du soleil 39
Patio des 4 petits temples 40
Maison des prêtres 41
Groupe Viking 42
Complexe de l'avenue des morts 43
Exploration de 1917 44
Édifices surimposés 45
Explorations de 1908 46
Tititla 47
Patios de Zacuala 48
Palais de Zacuala 49
Yayahuala 50

L'étude combinée de l'architecture et de la céramique a fourni une
chronologie détaillée des activités et des événements à Teotihuacán.
Ces sources situeraient le début d'expansion de cette ville à quelques
siècles avant J.-C., son apogée, vers l'an 450 ap. J.-C. et, finalement,
son abandon, vers l'an 700 ap. J.-C. L'analyse stylistique de la cérami-
que, des sculptures et des fresques murales a donné, à son tour, des
indices de l'avancement technique et de l'idéologie des habitants de
Teotihuacán.

Bien que notre connaissance de la ville même de Teotihuacán ait
progressé, d'autres points demeurent encore dans l'ombre. Par exem-
ple, comment et pourquoi Teotihuacán est-elle née et s'est-elle déve-
loppée ? Comment sa population de 200000 habitants était-elle orga-
nisée sur le plan de la subsistance et de la production ? Quel rôle Teo-
tihuacán a-t-elle joué aux niveaux économique, politique et religieux
en Mésoamérique ? S'agissait-il d'un État ou d'un empire précolom-
bien ? L'étude des régions avoisinantes de la ville, des indices de rela-
tions entre les diverses régions de la Mésoamérique (céramique, obsi-
dienne) à la même époque, a contribué à donner des éléments de ré-
ponse à ces questions. Par exemple, l'analyse des sources d'obsidienne
servant à faire des outils (on ne connaissait pas le métal au Mexique à
cette époque) a permis de reconstituer un vaste réseau d'échanges éco-
nomiques dont Teotihuacán était le centre. Certains voient même là
une des causes du développement de la ville et de son contrôle sur le
reste de la Mésoamérique.

Cet exemple, bien que présenté très sommairement, aura fait res-
sortir avec clarté, je l'espère, les possibilités et les limites d'interpréta-
tion qu'offrent à l'archéologie les témoins matériels de comportements
sociaux.

Conclusion

L'archéologie est une discipline jeune : elle commence à faire ses
preuves, elle est pleine de promesses, mais elle n'est pas autonome.

Son objet d'étude est aussi fascinant que varié : connaître et com-
prendre, à travers l'étude des vestiges qu'elles nous ont laissés, les so-
ciétés qui nous ont précédés et qui ont, d'une façon ou d'une autre, dé-
terminé ce que nous sommes aujourd'hui.

Et nous voilà entraînés dans le temps et dans l'espace, dans l'explo-
ration d'un éventail de problèmes et souvent de mystères qu'il s'agit de
résoudre systématiquement. Les théories à la Van Denneken (Chariots
of the Gods) 6 ne comptent pas d'adhérents parmi les archéologues.
C'est par le biais d'un cadre théorique et méthodologique rigoureux
que l'archéologie tente de résoudre ces problèmes.

L'archéologie est très souvent frustrée toutefois. Les données sur
lesquelles reposent ses interprétations sont limitées et fragmentaires. Il
lui est facile et souvent même nécessaire de spéculer quand elle n'a
que quelques indices à partir desquels reconstituer des événements et
des comportements sociaux. C'est pourquoi l'archéologie fait usage de
tout ce qui peut contribuer à alimenter ses inférences ; géologie, zoo-
logie, botanique, science économique, anthropologie, ethnohistoire,
démographie, mathématiques viennent tour à tour compléter l'analyse
ou l'interprétation des vestiges archéologiques.

C'est d'abord en améliorant ses outils d'analyse et en y intégrant les
apports techniques et théoriques d'autres disciplines que l'archéologie
peut espérer devenir autonome.

On découvre, on approfondit et d'autres sciences contribuent à la
connaissance des sociétés préhistoriques. En même temps que notre
connaissance s'accroît, on découvre l'immensité et la complexité du
domaine qu'on aborde. L'archéologie fait face à un défi ; il s'agit de le
relever. Le passé est là, riche en témoignages humains ; il demande à
être reconstruit et les outils pour le comprendre sont à notre disposi-
tion.

Notes

1. Sol anaérobie : type de soi compact contenant peu d'oxygène et favorisant de ce fait la conservation des témoins culturels qui y sont enfouis.

2. Technique permettant de dater les vestiges archéologiques, à l'aide des élé- ments radioactifs (isotope carbone 14) présents dans toute matière organique, trouvée en association avec une couche culturelle.


3. Palynologue : spécialiste de l'étude du pollen et des spores.


4. Pédologue : spécialiste des sois.

5. Climatologue : spécialiste du climat.

6. VAN DENNEKEN : écrivain contemporain qui se livre à des spéculations hasardeuses et souvent malhonnêtes en s'appuyant sur des documents archéo- logiques. Il voit, entre autres, des astronautes sur certaines stèles mayas et des restes de pistes d'atterrissage construites par les habitants d'une autre planète, au Pérou et en Bolivie.

Bibliographie

Parmi les nombreux ouvrages d'introduction à l'archéologie, j'en ai
retenu trois qui, par leur orientation et leur contenu, donnent une idée
plus précise de ce qu'est et de ce que devient l'archéologie.

DEETZ, J.F., (1967). Invitation to Archaeology. New York, The
Natural History Press. Courte introduction. Perspective théorique
contemporaine.

FLANNERY, K.V., (ed.) (1976), The Early Mesoamerican Vil-
lage. New York, Seminar Press. Théorie et pratique de l'archéologie.
Discussion autour de l'étude d'un cas précis.

MOBERG, Carl-Axel, (1976). Introduction à l'archéologie. Paris,
François Maspéro, Textes à l'appui. Excellente introduction pour les
débutants comme pour les autres.